JavânMardî

Définition "javânmardî"

                 Ce mot  javânmardî que l'on vient d'écrire est un des mots clefs du vocabulaire mystique persan; c'est l'équivalent persan du mot arabe fotowwat, mot qui désigne une forme de vie qui s'est manifesté en de vastes régions de la civilisation islamique, mais qui, partout où on la trouve, porte nettement, et pour cause, l'empreinte shi'ites. On peut dire que la fotowwat est, apr excellence, la catégorie éthique; elle donne son sensspirituel à toute compagnie humaine, au fait du campagnonnage , et partant, c'est elle qui inspira l'organisation des corporations de metiersou autres, qui s'étaient multipliées dans le monde islamique. Celles du monde turc ont été particulièrement étudiées (88).Celles du monde iranien l'ont été beaucoup moins jusqu'ici l"édition de plusieurs textes est en cours en Iran), et c'est un paradoxe, car très probablement c'est le monde iranien qui fut le foyer initialde l'idée; tout chercheur en ce domaine a pressenti qu'il fallait rechercher les origines de la fotowwat jusque dans l'ancienne Perse préislamique. 

Quant au mot lui-même, on ne saurait en fait l'expliquer sans faire intervenir eo ipso l'essence de la chose qu'il désigne.Comme le précise en détail notre auteur, avec maintes citations à l'appui, le mot arabe fatâ a pour équivalent persan javân (latin juvenis); mard-e javân, c'est le jeune homme (environ de seize à trente ans); l'arabe fotowwat a pour équivalent le persan javâni (latin juvenitas).Cela, quant au sens literral se rapportant à l'âge physique.

 

Mais son sens technique, qui en est ici le sens spirituel, le mot désigne une jeunesse sur laquelle le temps n'a pas de prise, car elle est une reconquête sur le temps et ses scléroses. Le mot se rapporte alors à la juvénilité propre aux êtres spirituels; il désigne chez les êtres les qualités qu'éveille l'idée de jeunesse. Lorsque le mystique, c'est à dire le pèlerin ( salîk), terme qui connote exactement notre idée de homo viator), après s'être progressivement libéré, au cours de sa marche 'intérieure", des liens des passions de l'âme charnelle, arrive à la station du coeur( l'homme intérieur , l'homme vrai), là même il est arrivé à al demeure de la jeunesse (manzala-ye javânî) et de la jeunesse à demeure. Dès lors, le composépersan javânmard (arabe fatâ) désigne celui en qui sont actualisées les perfections humaines et les énergies spirituelles, les forces intérieuresde l'âme (qowwatha-ye ma'nawî) .

Le terme désigne aussi chez un être la possession de qualités éclatantes et d emoeurs exemplaires le distinguant du commun des hommes.D'où, le nom abstrait javânmardî (arabe fotowwat) désigne, avec un rappel du contraste qui caractérise tout perception iranienne du monde, "la manifestation de la lumière de la nature initiale de l'homme ( nûr-e fitrat-e insânî) et la domination victorieuse de cette lumière sur les ténèbres de l'âme charnelle, de sorte que l'homme, guéri de tous les vices, possède alors toutes les précellences morales".

Et telle est la "juvénilité" essentielle de l'âme.

Dire l'essence de la fotowwat, c'est se référer, on vient de le constater, àla notion fondamentale de fitrat, signifiant la nature initiale de l'homme, c'est à dire de l'homme tel qu'à l'origine son actes d'être (sa dimension de lumière)fit éclosion de l'Acte créateur, tandis que sa quiddité, son essence propre, était déterminée par le "ton" de sa réponse à la question A-lasto?(7 : 171), réponse qui détermine toute l'anthropologie, puisque dans sa pureté intégrale elle implique, nous le savons, la triple attestation de l'Unité divine, de la mission des prophètes et de la  walâyat des Imâms (cela indique déjà le lien entre la fotowwat et la walayat, et c'est pourquoi la foi intégrale (îmân) au sens shi'ite du mote, est souvent désignée elle-même comme fotowwat).

La pureté de l'âme, c'est le signe du retour à cette nature initiale; d'où, lorsque Moise posa la question ( notre auteur se réfère ici à la Thora, sans autre précision): "Seigneur, qu'est ce que la fotowwat?" il lui fut répondu:" C'est remettre à Dieu l'âme pure et immaculée, telle que l'homme la reçut en dépôt" (ici se décèle une allusion au thème qorânique du "dépôt confié" que nous avons trouvé magistralement commenté chez Haydar Amolî)  

C'est cela qui permet de dire que "la fotowwat" est une lumière émanant du monde spirituel; par le rayonnement de cette lumière, voici qu'à l'intérieur de l'être en qui elle effuse, sont manifestées les modalités angéliques (sifât-e malakî) et les caractéristiques du Malakût.

Tout éthos satanique, tous les comportement de la nature animale qui suffoquent l'âme plongée dans l'enveloppe charnelle, sont désormais bannis"

Parmis toutes les définitions qui ont été données de la fotowwat, Hosayn Kâshefi insiste spécialement sur celles qui ont été données tour à tour par chacun des Imams, hormis par le Douzième, lequel, étant le Sceau de la fotowwat, a pour mission de faire que s'accomplisse et se parachève tout ce qu'ont dit à ce propos les Imams, ses prédecesseurs.

Le lien essentiel entre la fotowwat et la fitrat venant d'être marqué, nous retiendrons seulement ici ce propos du IIIème Imam, Hosayn ibn 'Alî, le martyr de Karbala :

" La chevalerie spirituelle (fotowwat, javanmardî) consiste à être fidèle au pacte prééternel (conclu par la réponse à la question A-lasto?); c'est marcher de pied fermesur cette grande route de la religion éternelle (dîn qayyim) qui désigne le terme de voie droite (sirât mostaqîm)"

Tel est le javânmard, le chevalier de la foi

 

Extrait du livre " En islam iranien , aspect spirituels et philosophiqe " d'Henry Corbin livre VII section Tradition abrahamique et chevalerie spirituel (javânmardî) pp410 

88- Nommément par F.Taeschner; voir son article, muni d'une bibliographie, in Encycl.de l'Islam, s.v. futuwwa. Du même auteur, Eine Schrift des Shihâboddîn 'omar Suhrawardîuber die Futuwwa ( revue Oriens XV , 1962, pp277-280); malheureusement, si cet article reconnaît fort bien l'inspiration shi'itede la fotowwat, il ne la fonde pas sur le rapport essentiel nobowwat-walaya; tant que l'on continue à confondre purement et simplement walâyat et wilâyat ( notion soufie que l'on traduit trop couramment par "sainteté") il y a peu d'espoir de dégager ce quie st vraiment en cause

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